Pioché sur Rue89
Pari tenu pour les syndicats : il y a eu plus de manifestants jeudi qu'à la précédente journée d'action, le 29 janvier. Trois millions de personnes à travers la France
pour la CGT -moins de la moitié, évidemment, selon la police-, mais l'important n'est pas dans la précision du chiffre : il est dans le maintien d'une pression populaire massive sur un
gouvernement qui a prévenu par avance qu'il n'écouterait pas.
Alors que les sondages des derniers jours révélaient une très large popularité de ce mouvement de protestation dans la population, y compris parmi des électeurs de droite, il restait aux syndicats à faire la preuve de leur capacité à transformer l'essai dans la rue. C'est chose faite, malgré -ou plutôt grâce...- les déclarations musclées de Nicolas Sarkozy ou les effets de manche de Laurence Parisot, la patronne du Médef.
Une capacité intacte de mobilisation
Symboles de cette mobilisation exceptionelle, la solidarité autour des ouvriers de l'usine Continental de Clairoix, que décrivait dans son reportage sur la manif de Compiègne, l'envoyée spéciale de Rue89, Sophie Verney-Caillat :
« Tout le monde a revêtu l'uniforme noir des ouvriers, si bien qu'on avait l'impression que toute l'Oise vivait le même deuil. (...)
Chacun se sent concerné par ce drame dans une région très industrielle. Un document du Medef de l'Oise que je me suis procuré recense 8 610 emplois menacés sur les 45 000 que compte le secteur automobile dans le département. »
Cette capacité intacte de mobilisation montre que les mesurettes annoncées par Nicolas Sarkozy, pas plus que ses efforts de « pédagogie de la cris » tentées après le succès de la première journée du 29 janvier n'ont eu d'effet sur une opinion qui vit toujours très mal le décalage entre les mesures massives en faveur des banques et des entreprises, et la faiblesse des gestes en direction du pouvoir d'achat de la majorité de la population.
L'affaire du bouclier fiscal a pris, de ce point de vue, une dimension symbolique évidente que Nicolas Sarkozy n'a pas su gérer. Alors qu'en période de crise, les Français attendent de l'équité et de la justice dans les sacrifices, ils ont le sentiment que le pouvoir privilégie toujours la frange la plus aisée de la population, celle-là même qui est, à tort ou à raison, considérée comme partiellement responsable de la catastrophe financière et économique à laquelle on assiste.
Le bouclier fiscal : un chèque moyen de 368 261 euros...
Didier Migaud, le président PS de la commission des finances de l'Assemblée, révélait mercredi que les 834 contribuables les plus riches (patrimoine de plus de 15,5 millions d'euros) ont touché chacun, au titre du bouclier fiscal, un chèque moyen de 368 261 euros du fisc, « soit l'équivalent de trente années de Smic ». Un chiffre qui a des allures de provocations à la veille d'une journée d'action.
Pendant que les manifestants défilaient par un temps magnifique, l'Assemblée nationale rejetait un amendement déposé par un député UMP, René Couaneau, qui visait à suspendre le bouclier fiscal pour les revenus 2009, afin de donner « un signal fort à l'opinion ». Ses collègues de la majorité ne l'ont pas entendu ainsi, et ils ne furent que deux UMP à voter l'amendement au côté de l'opposition, suivant ainsi les consignes de fermeté de l'Elysée.
Le « signal fort » n'a donc pas été envoyé, et l'équation reste non résolue. Nicolas Sarkozy sait qu'il devra vivre avec une impopularité croissante pendant cette période de crise et de montée du chômage. Mais il lui faut éviter une explosion sociale comme la France a plusieurs fois montré qu'elle en était capable.
Mlagré le message de fermeté des derniers jours, le président et ce qui lui reste de gouvernement vont devoir réajuster le tir. L'autisme n'est pas de mise dans un tel contexte.
Pierre Haski